Dans la ville israélienne de Sdérot, face à Gaza : « On est sous pression »
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Au moment où les Gazaouis enterrent leurs morts, Batia Rarami pousse son chariot dans le marché couvert par un toit en taule. La petite ville de 27 000 habitants se réveille tranquillement. Seuls les commerçants crachant dans leurs micros pour attirer le chaland recouvrent les piaillements des oiseaux. Le constraste est frappant avec le chaos de la veille, quand l’armée israélienne a tué 58 Palestiniens qui tentaient de franchir la clôture les séparant de l’État hébreu. Cette journée fut la plus meurtrière depuis le déclenchement des « marches du Retour » le 30 mars dernier.

« On ne se sent pas bien depuis hier. Bien sûr je suis triste que des personnes soient tuées, mais ils veulent rentrer de force en Israël et nous attaquer, l’armée est obligée de réagir”, justifie cette grand-mère de 70 ans. Comme le répètent les autorités israéliennes en boucle sur toutes les chaînes de télévision, la conviction que les milliers de manifestants ont prévu de kidnapper ou tuer leurs voisins est inébranlable.

Batia est arrivée en provenance d’Irak à l’âge de 3 ans. Elle a l’âge d’Israël.

© Ariane Lavrilleux

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« Pour quelle autre raison franchiraient-ils la frontière ? » s’étonne le maire, Alon Davidi. « La plupart sont des soldats du Hamas qui se cachent dans la foule », assure ce père de 7 enfants. Des accusations balayées quelques jours plus tôt par le dirigeant du Hamas à Gaza, Yehya Sinwar, qui avait déclaré que « les manifestants ne représentaient aucune menace vitale pour personne, pas même les soldats israéliens ». La marche du « Grand Retour », qui dure depuis six semaines, doit culminer ce mardi 15 mai, jour anniversaire de la « Nakba », qui signifie catastrophe en arabe. Il y a 70 ans, près de 800 000 Palestiniens avaient été expulsés de leurs villages au moment de la création d’Israël.

Le maire de Sderot, Alon Davidi.

© Ariane Lavrilleux

Cellule psychologique

Le maire est en contact téléphonique permanent avec le commandement des opérations militaires. Mais aucune mesure de sécurité particulière n’a été prise dans la ville. « On est habitués, on n’a plus peur et nous avons confiance dans notre armée pour nous protéger », explique Rosa Sabry, responsable des caisses d’un supermarché. En décembre dernier, une roquette avait visé un lotissement avant d’être interceptée par le « dôme de fer » israélien.

En réaction, les forces israéliennes avaient bombardé des positions du Hamas, blessant 25 personnes dans la bande de Gaza. Quatre mois plus tard, le maire, Alon Davidi, se sent de nouveau « sous pression ». Lundi, l’écho des affrontements a provoqué une vague d’angoisse chez ses administrés. La cellule psychologique de la ville a reçu une trentaine d’appels de parents et d’enfants terrifiés. « Beaucoup sont en état de stress post-traumatique, et chaque bruit d’explosion leur rappelle une roquette qui a pu tomber dans le passé à côté de chez eux. » Plus de 15 000 sont tombées sur Sdérot depuis que le Hamas est au pouvoir, selon l’édile.

Aire de jeux déserte à Sderot.

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Marché couvert à Sderot, en Israël près de la frontière avec la bande de Gaza.

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En 2012, pendant la deuxième guerre contre Gaza, une roquette avait atterri sur la maison du voisin de Batia où elle vit avec sa mère. Depuis, elle a renforcé les murs de sa troisième chambre avec de l’acier et blindé sa fenêtre. Toute la ville est désormais équipée d’abris similaires, financés en grande partie par le gouvernement israélien.

Depuis la guerre contre Gaza en 2012, Batia a renforcé les murs de sa troisième chambre avec de l’acier et blindé sa fenêtre.

© Ariane Lavrilleux

Cerfs-volants explosifs

Pendant la marche du Retour, aucun projectile n’a pour l’instant été lancé sur la ville, mais Eran n’est en rien rassuré. Au contraire. « Les attaques de cerfs-volants explosifs sont bien plus dangereuses, j’ai peur qu’ils atterrissent ici », souffle ce chauffeur de taxi de 25 ans. À la différence des roquettes, le dôme de fer ne peut rien contre ces cocktails Molotov accrochés à des losanges de tissus qui mettent le feu aux champs environnants en s’écrasant. Pour cet ex-soldat qui était posté devant un kibboutz voisin pendant la guerre de 2014, la situation est aujourd’hui « bien pire ». Une affirmation qui a de quoi inquiéter quand on sait que plus de 2 000 Palestiniens et 66 soldats israéliens avaient été tués en moins de deux mois.

En réalité, comme pour beaucoup d’habitants, ses craintes se nourrissent surtout de l’incompréhension face à ce mouvement désordonné qualifié de « terroriste » par les autorités israéliennes. « Que veulent-ils de plus ? On leur a déjà laissé Gaza. Pourquoi veulent-ils prendre notre ville ? » s’emporte Avi, un commerçant. Le blocus économique qui asphyxie la bande de Gaza ne semble pas être une raison suffisante de manifester. D’ailleurs, ici tous voient dans ces marches des « actes de terreur ».

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